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Michel André, bio-acousticien alerte sur la pollution des océans par le bruit : « le monde du silence n’existe pas »

La philanthropie d’entreprise sert parfois à financer des recherches innovantes. Exemple lors de cet entretien avec l’inventeur d’un système anti-collision entre mammifères marisn et navires.

bruit

Michel André écoute les sons sous-marins perçus par les hydrophones installés dans les eaux territoriales espagnoles. © Rolex Awards/Kurt Amsler

Les nombreux bruits émis par les activités humaines perturbent l’écosystème marin. Forages, passages des navires et sonars menacent la faune sous-marine. Au début des années 2000, le bio-acousticien Michel André a développé un système pour empêcher les navires d’entrer en collision avec les cétacés.

En quoi consiste votre métier de bio-acousticien ?

Nous effectuons des recherches pour connaître les sons des fonds marins et développer des technologies de réduction des bruits nuisibles. J’observe les effets du bruit des activités humaines sur les écosystèmes. Nous étudions des animaux afin de déterminer leur niveau de tolérance face aux sources artificielles de bruit. Nous travaillons sur les baleines et les dauphins car ces mammifères utilisent des informations acoustiques pour toutes leurs activités. Ainsi, nous avons étudié 80 espèces différentes pour connaître l’impact de l’activité humaine sur leur comportement.

Est-ce que les mammifères sont les seuls à souffrir du bruit ?

Nous avons constaté que les autres espèces marines, dont les invertébrés comme les crustacés, les calmars, les poulpes, les seiches et les crevettes, souffrent du bruit. Bien qu’elles ne disposent pas d’organes auditifs, ces espèces ont des organes sensoriels pour assurer leur équilibre qui ressemblent à l’oreille interne des mammifères et des oiseaux. Exposés à des niveaux sonores trop élevés, ces animaux sont désorientés, ne parviennent plus à se nourrir et risquent de mourir.

Quels sont plus précisément les impacts du bruit sur la faune sous-marine ?

Un cachalot blessé ©Rolx/Michel André

Un cachalot blessé ©Rolx/Michel André

En étudiant les cétacés, nous avons observé 3 types de nuisances. Le masquage survient quand des sons externes viennent recouvrir les signaux émis et reçus par les animaux pour se repérer ou communiquer. Ils sont alors incapables d’échanger entre eux ou de percevoir leur environnement, ce qui conduit les baleines à s’échouer sur les plages ou à percuter les bateaux. Une exposition prolongée à des sources sonores entraîne des lésions du système auditif provoquant une surdité chronique. Enfin, dans les cas extrêmes, une source sonore intense agit comme une bombe dont l’onde sonique tue instantanément la faune aquatique.

Vous avez reçu en 2002 un prix, le Rolex Award for entreprise, pour vous aider à concevoir un dispositif de prévention des accidents entre les cétacés et les bateaux. Comment avez-vous mis au point un système pour éviter les collisions entre les navires et les baleines ?

Schéma explicatif du fonctionnement du dispositif mis en place pour éviter les collisions ©Rolex

Schéma explicatif du fonctionnement du dispositif d’hydrophones mis en place pour éviter les collisions ©Rolex

C’était aux Canaries pour empêcher les cachalots d’entrer en collision avec les navires rapides de transport. Nous avions remarqué que les cachalots souffraient de la pollution sonore : ils ne détectaient plus les navires leur fonçant dessus. Au début, nous voulions mettre au point un sonar actif qui émet un son dissuasif. Nous souhaitions inciter les cétacés à s’écarter au passage des navires en imitant ce qui se fait sur la terre ferme : produire du bruit pour faire partir les animaux. Lors des premiers essais, les cachalots entendaient bien le signal mais l’ignoraient au bout de quelques minutes en raison de la saturation sonore du milieu. Nous avons alors mis au point un système pour avertir les équipages des navires de la présence des animaux afin qu’ils puissent dévier de leur route.

Cela fonctionne-t-il comme un sonar ?

En quelque sorte oui, il faut bien comprendre que c’est un sonar passif. Nous avons déployé un réseau de capteurs acoustiques dans la région. Notre dispositif fonctionne comme une oreille intelligente capable de détecter les signaux propres aux cétacés dans le brouhaha de la mer. Il se contente d’écouter sans envoyer aucun signal sonore. Il capte le signal émis en continu par les cachalots et indique leur position grâce à la triangulation.

Aujourd’hui, qui utilise cette technologie ?

Principalement les pétroliers et les opérateurs de parcs éoliens, très peu de compagnies de transport. Cette technologie a ensuite servi pour déployer LIDO pour « Listen to the Deep Ocean Environment », un réseau de surveillance des bruits des fonds sous-marins.

Quel est le niveau moyen sonore sous l’océan ?

La mer n’a jamais été le monde du silence que nous croyons parce que nous sommes incapables de percevoir les sons sous l’eau. Il y a toujours du bruit : celui des animaux, des vagues, de la pluie… La mesure des sons sous l’eau n’a rien à voir avec ce qu’elle est dans l’air. Les niveaux sont incomparables puisque le décibel est une unité relative au milieu. Le niveau moyen du bruit naturel dans la mer se situe entre 70 et 80 dB. Les sonars militaires, les forages ou la construction peuvent faire générer des niveaux de bruit de 240 dB.

Un plongeur vérifie une antenne immergée à 20 mètres de profondeur ©Rolex Awards/Kurt Amsler

Un plongeur vérifie une antenne immergée à 20 mètres de profondeur ©Rolex Awards/Kurt Amsler

Qu’en est-il de la réglementation à ce sujet ?

La directive européenne « Marine Strategy Framework Dirctive » prévoit de rendre aux océans un bon état avant 2020 et a identifié le bruit comme un perturbateur du milieu. La directive demande aux états de mesurer l’état acoustique de leurs côtes et prévoit des sanctions si des seuils sont dépassés.

Que préconisez-vous pour réduire le niveau sonore des océans ?

Si nous n’agissons pas dans les années à venir, nous mettrons en péril le futur des océans où le son demeure le principal canal de communication des êtres vivants. L’avantage de la pollution sonore est qu’elle disparaît avec l’extinction de la source, ce qui permet de travailler sur des solutions efficaces rapidement. Il faut mettre en place des mesures pour réduire le bruit des navires en isolant les salles des machines et des autres activités humaines.

Propos recueillis par Julien Leprovost

Pour aller plus loin sur le sujet de la pollution par le bruit, lire aussi :

– une interview deFanny Mietlicki, directrice de Bruitparif : « le bruit est un problème de santé publique »
10 000 décès prématurés en Europe causés par le bruit chaque année