Archives Mensuelles: juillet 2017

Benoît Fontaine : “nous sommes dans une crise sans équivalent dans l’histoire de la vie”

La crise de la biodiversité n’est pas récente. Invisible, nous semblons la redécouvrir à  chaque nouvelle étude alarmante sur le sujet. Avec cette interview, j’ai voulu monter comment les chercheurs évaluent ce phénomène.

A la suite de la récente publication d’une étude par l’Université de Stanford, la 6e extinction de masse des espèces attire l’attention. L’étude L’anéantissement biologique de la 6e extinction de masse constaté les pertes et de déclin des vertébrés a été publiée le 7 juillet dans la revue PnaS. Ce phénomène en cours, bien connu, fait consensus au niveau scientifique. Benoît Fontaine, biologiste spécialiste de la conservation pour le Muséum National d’Histoire Naturelle explique ce que sont les crises d’extinction massive de la biodiversité et aide à comprendre ce que l’étude de Stanford révèle.

Qu’est-ce qu’une extinction de masse ?

Elle se définit comme une période dans l’histoire de la vie durant laquelle le taux de disparition des espèces est si important que le nombre d’espèces vivantes diminue. Aujourd’hui, la planète vit sa 6e extinction de masse avec un taux de disparition 1000 fois supérieur au taux normal.

Quelles ont été les cinq extinctions précédentes ?

Les archives fossiles ont permis d’identifier cinq périodes passées au cours desquelles une grande partie des espèces présentes sur Terre ont a disparu. Il s’agissait dans la plupart des cas d’espèces aquatiques. L’ultime extinction remonte au Crétacé-Tertiaire et a conduit à la fin des dinosaures. Certains ont laissé des descendants qui sont devenus les oiseaux.

Qu’apporte la dernière étude des chercheurs de Stanford publiée dans PnaS dont les médias ont beaucoup parlé ces derniers jours ?

Cette étude, qui confirme l’érosion alarmante de la biodiversité, se révèle originale dans son approche. Ils ne se sont pas intéressés aux extinctions mais ce qui les précède, c’est-à-dire, la diminution des effectifs d’une population. Plutôt que de compter le nombre d’espèces disparues, ils ont mesuré la perte de la biodiversité au travers de la diminution des populations au sein des espèces. Les scientifiques mettent en lumière l’ampleur du phénomène. Ainsi, 40 % des 177 espèces de mammifères étudiées par les chercheurs de Stanford, qui disposaient de données détaillées, ont vu leur population divisée par 5. La réalité de la crise de la biodiversité est acceptée par l’ensemble des scientifiques, mais la mesurer et l’expliquer aux citoyens et aux décideurs reste difficile.

Lire la suite

Naomi Oreskes : « Si vous tenez à la démocratie et la liberté d’expression, ne dénigrez pas le changement climatique »

Quand une scientifique utilise un livre de science-fiction pour aider à penser l’histoire en retraçant le trajet d’une civilisation humaine qui a failli rater le coche du défi du climat , voici une de mes interviews préférés réalisées ces dernières années.

Naomi Oreskes est une spécialiste américaine de l’Histoire des Sciences. En 2013, elle co-écrit avec Erik Conway un livre d’anticipation pour alerter sur les effets du changement climatique. Ce livre est publié en France en 2014 sous le titre L’Effondrement de la Civilisation occidentale aux éditions Les Liens qui Libèrent. Cet ouvrage se trouve à la croisée du livre d’Histoire et du livre de science-fiction. Manuel d’Histoire du futur, il revient sur les causes de la disparition de la civilisation occidentale provoquée par le changement climatique entre 1988 et… 2093. Naomi Orsekes répond à nos questions sur ce projet et sur la difficulté des scientifiques à communique sur le changement climatique.

Naomi Oreskes - Photo DR

Naomi Oreskes – Photo DR

Pourquoi avoir choisi la science-fiction pour parler du changement climatique ?
Avec Erik Conway qui est historien à la NASA , nous avons choisi la voie de l’histoire et de la fiction pour aborder le changement climatique et ses effets car il s’agit d’une question compliquée dont les implications ne sont pas toujours évidentes pour le grand public. Notre objectif avec l’Effondrement de la civilisation occidentale est de parler de ce qui est en jeu, pas seulement pour les ours polaires et la biodiversité, mais pour la société humaine dans son ensemble. Or, les résultats des études sont trop compliqués. Les scientifiques ne communiquent pas assez pour expliquer pourquoi le changement climatique compte.

Sur quels éléments vous êtes-vous basé ?
Nous sommes partis des données du Giec (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’évolution du climat) et de leurs scénarios. Nous avons repris leurs projections les plus pessimistes. Or, ces scénarios sont en train de passer du possible au probable. Ce que nous observons, comme la fonte des glaces, va au-delà des prévisions du Giec. L’hypothèse d’un réchauffement au-delà des 6 degrés n’est plus à exclure. Pour ne citer que cet éxemple, les modèles du Giec négligent ou du moins ne prennent pas assez en compte le méthane contenu dans le permafrost. Mais, bien sûr, nous espérons que ce scénario du pire ne se réalisera pas et c’est pour l’éviter que j’ai écrit ce livre.

Dans votre livre, les scientifiques ne parviennent pas à alerter l’opinion et les décideurs sur la catastrophe climatique en cours. Pensez-vous que les scientifiques ont échoué à avertir l’opinion sur les dangers du changement climatique ?
Oui, mais ce n’est pas vraiment de leur faute. La plupart des scientifiques sont formés à faire de la science : recueillir des données et les analyser. Mais ils ne prennent pas la peine de les expliquer. De nombreux scientifiques pensent que c’est le job des journalistes. Et c’est pourquoi existe ce fossé entre les chercheurs qui font de la science et l’opinion publique.

Lire la suite