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Benoît Fontaine : “nous sommes dans une crise sans équivalent dans l’histoire de la vie”

La crise de la biodiversité n’est pas récente. Invisible, nous semblons la redécouvrir à  chaque nouvelle étude alarmante sur le sujet. Avec cette interview, j’ai voulu monter comment les chercheurs évaluent ce phénomène.

A la suite de la récente publication d’une étude par l’Université de Stanford, la 6e extinction de masse des espèces attire l’attention. L’étude L’anéantissement biologique de la 6e extinction de masse constaté les pertes et de déclin des vertébrés a été publiée le 7 juillet dans la revue PnaS. Ce phénomène en cours, bien connu, fait consensus au niveau scientifique. Benoît Fontaine, biologiste spécialiste de la conservation pour le Muséum National d’Histoire Naturelle explique ce que sont les crises d’extinction massive de la biodiversité et aide à comprendre ce que l’étude de Stanford révèle.

Qu’est-ce qu’une extinction de masse ?

Elle se définit comme une période dans l’histoire de la vie durant laquelle le taux de disparition des espèces est si important que le nombre d’espèces vivantes diminue. Aujourd’hui, la planète vit sa 6e extinction de masse avec un taux de disparition 1000 fois supérieur au taux normal.

Quelles ont été les cinq extinctions précédentes ?

Les archives fossiles ont permis d’identifier cinq périodes passées au cours desquelles une grande partie des espèces présentes sur Terre ont a disparu. Il s’agissait dans la plupart des cas d’espèces aquatiques. L’ultime extinction remonte au Crétacé-Tertiaire et a conduit à la fin des dinosaures. Certains ont laissé des descendants qui sont devenus les oiseaux.

Qu’apporte la dernière étude des chercheurs de Stanford publiée dans PnaS dont les médias ont beaucoup parlé ces derniers jours ?

Cette étude, qui confirme l’érosion alarmante de la biodiversité, se révèle originale dans son approche. Ils ne se sont pas intéressés aux extinctions mais ce qui les précède, c’est-à-dire, la diminution des effectifs d’une population. Plutôt que de compter le nombre d’espèces disparues, ils ont mesuré la perte de la biodiversité au travers de la diminution des populations au sein des espèces. Les scientifiques mettent en lumière l’ampleur du phénomène. Ainsi, 40 % des 177 espèces de mammifères étudiées par les chercheurs de Stanford, qui disposaient de données détaillées, ont vu leur population divisée par 5. La réalité de la crise de la biodiversité est acceptée par l’ensemble des scientifiques, mais la mesurer et l’expliquer aux citoyens et aux décideurs reste difficile.

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Naomi Oreskes : « Si vous tenez à la démocratie et la liberté d’expression, ne dénigrez pas le changement climatique »

Quand une scientifique utilise un livre de science-fiction pour aider à penser l’histoire en retraçant le trajet d’une civilisation humaine qui a failli rater le coche du défi du climat , voici une de mes interviews préférés réalisées ces dernières années.

Naomi Oreskes est une spécialiste américaine de l’Histoire des Sciences. En 2013, elle co-écrit avec Erik Conway un livre d’anticipation pour alerter sur les effets du changement climatique. Ce livre est publié en France en 2014 sous le titre L’Effondrement de la Civilisation occidentale aux éditions Les Liens qui Libèrent. Cet ouvrage se trouve à la croisée du livre d’Histoire et du livre de science-fiction. Manuel d’Histoire du futur, il revient sur les causes de la disparition de la civilisation occidentale provoquée par le changement climatique entre 1988 et… 2093. Naomi Orsekes répond à nos questions sur ce projet et sur la difficulté des scientifiques à communique sur le changement climatique.

Naomi Oreskes - Photo DR

Naomi Oreskes – Photo DR

Pourquoi avoir choisi la science-fiction pour parler du changement climatique ?
Avec Erik Conway qui est historien à la NASA , nous avons choisi la voie de l’histoire et de la fiction pour aborder le changement climatique et ses effets car il s’agit d’une question compliquée dont les implications ne sont pas toujours évidentes pour le grand public. Notre objectif avec l’Effondrement de la civilisation occidentale est de parler de ce qui est en jeu, pas seulement pour les ours polaires et la biodiversité, mais pour la société humaine dans son ensemble. Or, les résultats des études sont trop compliqués. Les scientifiques ne communiquent pas assez pour expliquer pourquoi le changement climatique compte.

Sur quels éléments vous êtes-vous basé ?
Nous sommes partis des données du Giec (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’évolution du climat) et de leurs scénarios. Nous avons repris leurs projections les plus pessimistes. Or, ces scénarios sont en train de passer du possible au probable. Ce que nous observons, comme la fonte des glaces, va au-delà des prévisions du Giec. L’hypothèse d’un réchauffement au-delà des 6 degrés n’est plus à exclure. Pour ne citer que cet éxemple, les modèles du Giec négligent ou du moins ne prennent pas assez en compte le méthane contenu dans le permafrost. Mais, bien sûr, nous espérons que ce scénario du pire ne se réalisera pas et c’est pour l’éviter que j’ai écrit ce livre.

Dans votre livre, les scientifiques ne parviennent pas à alerter l’opinion et les décideurs sur la catastrophe climatique en cours. Pensez-vous que les scientifiques ont échoué à avertir l’opinion sur les dangers du changement climatique ?
Oui, mais ce n’est pas vraiment de leur faute. La plupart des scientifiques sont formés à faire de la science : recueillir des données et les analyser. Mais ils ne prennent pas la peine de les expliquer. De nombreux scientifiques pensent que c’est le job des journalistes. Et c’est pourquoi existe ce fossé entre les chercheurs qui font de la science et l’opinion publique.

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Benvenuti a Riace

Les 2 réalisatrices se sont rendues dans un village de Calabre atypique, qui sous l’impulsion de son maire, a décide de donner aux migrants une chance. Entretien.

L’école de Riace qui accueille les enfants de migrants. Photo: Capture d’écran « UN PAESE DI CALABRIA »

Fruit de trois années de tournages en Calabre, Un paese di calabria porte un autre regard sur la coopération et sur celles et ceux qui risquent leur vie en traversant la Méditerranée. Confronté à l’exode rural, le village de Riace en Italie a choisi d’accueillir les migrants en montant une association, Città Futura. Dans leur film documentaire “Un paese di calabria”, qui sort en salle le 8 février, les réalisatrices Shu Aiello et Catherine Catella montrent la revitalisation du village grâce aux habitants et aux migrants.

En 1998, un navire kurde s’est échoué près de Riace. Depuis, le village est une terre d’accueil pour migrants. Savez-vous combien s’y sont installés ?

Shu Aiello : II s’avère très difficile d’avoir des chiffres. Nous savons qu’il y a 200 migrants installés dans le village. Il faut comprendre que c’est un lieu de passage, les personnes qui arrivent s’engagent par un contrat à demeurer deux années à Riace. Les habitants ignorent eux-mêmes combien de migrants ils ont accueillis.

De quelle manière cet accueil, au travers de l’association Città Futura, s’est mis en place ?

Catherine Catella : Avant l’arrivée du premier navire avec les deux cents Kurdes, le village avait pour projet de restaurer les maisons abandonnées pour développer le tourisme éco-solidaire. Les maisons ont servi à accueillir ces Kurdes. Puis, une réflexion est née pour s’organiser. Ils ont alors retapé l’ensemble des maisons. L’association Città Futura a été créée par Domenico Lucano – il était alors conseiller municipal d’opposition – des habitants du village et des Kurdes, avec deux objectifs : le développement rural et l’accueil des migrants. Elle crée des ateliers en fonction des cultures : tissage, poterie, verrerie, une coopérative et des services de soin à la personne. Elle vise à favoriser l’autonomie financière.

Comment se passe leur arrivée ?

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Marc Ona : « Nous agissons pour sauver les dernières forêts d’Afrique de la boulimie des multinationales asiatiques de l’huile de palme »

Rencontre avec le militant gabonais Marc Ona qui dans ce combat a fini par obtenir des avancées sur la question des plantatioon de palmiers à huile.

Les ONG Brainforest et Mighty Earth ont enquêté sur les pratiques d’Olam, une multinationale singapourienne de l’agroalimentaire. Cette entreprise produit et commercialise de l’huile de palme en exploitant, à des conditions avantageuses, des plantations au Gabon. Le Secrétaire exécutif de Brainforest Marc Ona Essangui, récompensé par un prix Goldman 2009 pour son combat en faveur des forêts gabonaises, explique les problèmes posés par l’accaparement des terres pour la culture du palmier à huile au Gabon.

Que se passe-t-il actuellement au Gabon avec Olam ?

L’entreprise est en train de faire, ce que nous appelons, de l’accaparement des terres pour cultiver des palmiers à huile. Elle achète ou obtient la concession de forêts pour y cultiver de l’huile de palme. Elle a déboisé près de 20 000 hectares dans quatre concessions. Cette politique entre en contradiction avec les attentes de la population gabonaise.

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Pollution de l’air par les particules fines : suivre les recommandations de l’OMS permettrait de sauver 18 000 vies par an en France

particules fines

Vue de l’arc de Triomphe à travers la Grande Arche de La Défense, Hauts-de-Seine, France (48°54’N – 2°14’E). © Yann Arthus-Bertrand

La pollution de l’air au cœur de cette interview.

En France, la pollution aux particules fines entraine 48 000 décès prématurés chaque année. Santé publique France a sorti une étude «Analyse des gains en santé de plusieurs scénarios d’amélioration de la qualité de l’air en France continentale » qui évalue les bénéfices des mesures de réduction de la pollution aux particules fines PM 2,5. Il s’agit de poussières et de particules issues de la combustion des énergies fossiles qui font moins de 2,5 micromètres et pénètrent profondément dans l’appareil respiratoire. Sylvia Medina , coordinatrice des programmes air et santé à Santé publique France, explique, à l’occasion de la journée nationale de la qualité de l’air, que suivre les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé réduirait considérablement le nombre de décès prématurés.

D’après vos données, 76 % de la population française est exposée à une pollution aux particules fines (PM2,5) dépassant les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) de 10 μg/m3. Pourquoi est-ce inquiétant ?

La pollution atmosphérique est un problème majeur de santé publique. Nous savons de mieux en mieux comment elle contribue au développement de pathologies chroniques et comment elle peut aggraver les symptômes de pathologies préexistantes. Cette pollution agit sur l’organisme avec une action pro-inflammatoire et un stress oxydatif qui dénature les cellules et accélère leur vieillissement. Elle entraîne aussi des mutations des cellules et l’apparition de cellules malignes. Dans la durée, l’exposition quotidienne aux particules fines dégrade les défenses de l’organisme et conduit à une inflammation chronique pouvant être à l’origine de l’apparition de maladies respiratoires, cardiovasculaires, neurodégénératives et de cancers.

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Les violences au sein du couple ont coûté 3,6 milliards d’euros en 2012 à la France

Dans cet entretien, une manière différente de poser la question des violences conjugales, non plus sous l’aspect du fait divers mais du couteux problème de santé publique que tous ces drames représentent.

Le coût des violences au sein du couple et de leurs conséquences sur les enfants est évalué à 3,6 milliards d’euros en France pour l’année 2012, selon une étude publiée en juillet dans le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire (BEH). Seul un cinquième de ces coûts concerne les frais médicaux et de police/justice. Tout le reste est constitué de coûts indirects. Catherine Cavalin,  qui a conduit cette étude, revient avec nous sur les questions de quantification économique de la violence au sein du couple. Les femmes sont les premières victimes de ces violences.

L’étude que vous dirigez évalue les coûts des violences exercées au sein du couple à 3,6 milliards d’euros en 2012 en France. Qu’est-il contenu dans ce chiffre ?

Il faut distinguer deux types de coûts. Nous avons évalué, tout d’abord, les coûts directs, c’est-à-dire ceux qui découlent immédiatement de la violence, comme les frais hospitaliers ou les soins en général, ou encore l’intervention des services de police et de justice. Ensuite, il y a les coûts indirects, qui sont bien plus importants puisqu’ils représentent 67 % du total. Ils sont liés, par exemple, à l’absentéisme au travail résultant des violences, mais aussi à la valeur de la vie. Il s’agit de la valorisation des souffrances, du préjudice subi, par exemple lié aux viols et aux décès.

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Le Probo Koala, plus jamais ça !

Probo Koala

Des militants de Greenpeace bloquent le Probo Koala dans le port de Paldiski. en Slovénie en septembre 2006. © Greenpeace / Christian Aslund

En août 2006, le navire Probo Koala déchargeait du slop à Abidjan en Côte d’Ivoire. Ce slop, un résidu toxique de produits pétroliers, a été à l’origine d’une contamination des sols et de la population. Même si un bilan précis reste difficile à établir, plusieurs milliers de personnes ont été affectées et une quinzaine sont décédées dans les jours suivants. A l’occasion des 10 ans de cette catastrophe, Sabine Gagnier, chargée de plaidoyer Responsabilités des Etats et des entreprises chez Amnesty International, revient sur ces événements et leurs conséquences. L’ONG et Greenpeace suivent ce dossier qui met en lumière les défaillances de plusieurs entreprises et de la convention de Bâle, qui réglemente le transport et les commerce des déchets au niveau international. Aujourd’hui, Amnesty plaide pour la création d’une loi qui responsabilise les multinationales.

Une vraie question de RSE traitée au travers de cet entretien.

Pourquoi les déchets toxiques sont-ils arrivés jusqu’en Côte d’Ivoire ?

L’entreprise suisse Trafigura a nettoyé du pétrole de mauvaise qualité en utilisant de la soude caustique dans les cuves du navire le Probo Koala. Une fois lavé, le pétrole a été vendu, mais il restait, au fond des cuves, un résidu de ces opérations de nettoyage : du slop. Il s’agit d’une sorte de boue très toxique, nauséabonde et qui provoque des irritations. Pour décharger ces résidus, Trafigura s’est rendu en Estonie, à Malte et aux Pays-Bas. Le port d’Amsterdam a donc demandé une analyse plus poussée des produits et a augmenté la facture pour leur récupération. Le Probo Koala a alors mis le cap sur Abidjan où une entreprise venait d’obtenir l’agrément pour récupérer en mer le slop. Lire la suite